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Conversation avec l'éditrice américaine Sara Janes Boyers…

à propos de La vie, même pas peur de Maya Angelou & Jean-Michel Basquiat


Si l’album La vie, même pas peur [Life Doesn’t Frighten Me, dans sa version originale] a vu le jour, on le doit avant tout à la vision et à l’opiniâtreté de l'éditrice Sara Jane Boyers ! Pour notre plus grand bonheur, celle-ci a accepté de s’entretenir avec Odile Flament, directrice littéraire des éditions CotCotCot, pour expliquer les circonstances entourant la publication de ce livre mondialement reconnu, paru il y a maintenant plus de 25 ans.







Tout d’abord, nous souhaitons vous adresser nos félicitations et vous exprimer notre gratitude pour ce livre remarquable. C’est grâce à vous, Sara Jane Boyers, que cet album, enfin traduit en français, existe. Et nous sommes très curieux·ses de savoir par quel miracle cet ouvrage a vu le jour…

Avant toute chose, pourriez-vous nous expliquer comment ce projet est arrivé dans votre vie ? Que faisiez-vous à cette époque ?


Sara Jane Boyers : Au début des années 1990, j’ai quitté l’industrie de la musique après y avoir travaillé pendant vingt ans en tant que cadre et avocate dans une maison de disques, puis manager d’un artiste plusieurs fois récompensé aux Grammy Awards. À ce moment de ma carrière, j’ai commencé à porter une attention toute particulière aux centres d’intérêt de mes enfants, encore en bas âge. Les livres, et particulièrement les livres illustrés, ont toujours occupé une place privilégiée dans notre famille.


C’est peut-être lié à ma formation universitaire, qui portait sur l’histoire de l’art et la photographie. Le projet du livre Life Doesn’t Frighten Me me permettait de conjuguer ces différents intérêts, en m’engageant aussi plus activement dans les milieux artistiques et politiques contemporains.


En effet, parallèlement à l’essor de l’art contemporain aux États-Unis, un mouvement plus conservateur et puritain, soutenu par le gouvernement, a émergé. Cela a conduit au définancement d’activités culturelles et à la censure de certaines expositions jugées trop radicales.


Comment vous est venue l’idée de faire cet album ?


Je cherchais des pistes pour faire face à la situation politique que je viens de décrire. Mais que faire ? Un matin, l’idée d’un livre jeunesse m’est venue. Un livre qui pourrait non seulement intéresser les enfants, mais aussi leur rappeler, avec une grande douceur, la véritable signification de la littérature et des arts, qui, de mille façons subtiles, nous introduisent à la beauté, à la réflexion, au rêve et à l’esprit critique. Pour être honnête, j’avais déjà un sujet de prédilection... l'œuvre d’une puissance exquise du regretté Jean-Michel Basquiat. Depuis longtemps, j’étais fascinée par les tags colorés qu’il avait graffés en plein coeur de New York, par l’influence profonde de ses origines multiculturelles (françaises, haïtiennes, entre autres !) et par sa faculté à tisser des récits variés sur une même toile.


Ses tableaux, marqués par une curiosité insatiable, empreints d’une innocence enfantine abordent souvent le thème de la crainte – que celle-ci soit liée à la société, à l’existence ou aux questions raciales. En même temps, ils sont poétiques. J’ai pensé que cela attirerait les enfants et leurs parents et susciterait un intérêt accru pour les arts. Le travail de Basquiat étant foisonnant, le texte qui allait l’accompagner devait l’être tout autant…


Un matin, l’idée d’un livre jeunesse m’est venue. Un livre qui pourrait non seulement intéresser les enfants, mais aussi leur rappeler, avec une grande douceur, la véritable signification de la littérature et des arts, qui, de mille façons subtiles, nous introduisent à la beauté, à la réflexion, au rêve et à l’esprit critique.

SARA JANE BOYERS


Justement, comment avez-vous choisi le poème de Maya Angelou pour répondre aux peintures de Basquiat ? C’était une décision terriblement audacieuse que d’envisager un tel projet !


En effet, on pense souvent que j’ai d’abord découvert le poème de Dr. Angelou, puis que j’ai cherché une oeuvre d’artiste pour l’accompagner. Or, comme je viens de l’expliquer, j’ai fait exactement l’inverse.


Alors que je cherchais le texte parfait pour ce projet de livre, des poèmes d’auteurs très divers commençaient à envahir mon atelier. Je suis finalement tombée sur Life Doesn’t Frighten Me de Dr Angelou, dont j’admirais déjà profondement le travail. À la lecture du poème, les mots et le rythme s’accordaient parfaitement avec les images de Basquiat, comme dans un dialogue. Face à cette évidence, je l’ai choisi après seulement quelques heures de réflexion. Puis, le plus dur a commencé.


Le plus dur et aussi le plus intéressant ! Comment avez-vous sélectionné les tableaux de Basquiat ?


Jean-Michel Basquiat n’était pas particulièrement connu pour son sens des affaires et bon nombre des oeuvres découvertes sous forme imprimée – dans

des articles, catalogues et monographies – demeuraient introuvables, car elles avaient été soit vendues, soit données. Leur localisation et leur intitulé sont rapidement devenus un défi, car elles étaient dispersées dans le monde

entier. Pour pouvoir reproduire les tableaux dans le livre, j’ai dû documenter précisément les données de chacun d’entre eux. Or, la fondation chargée de la gestion du patrimoine de Basquiat ne disposait pas encore d’un catalogue complet de son oeuvre.


Même si les droits d’auteur appartenaient de fait à la succession, certaines collections privées détenaient des documents prouvant l’intégrité de l’oeuvre et sa provenance. Il était donc crucial de les retrouver. La recherche des oeuvres de Basquiat s’est transformée en une quête mondiale, car les collectionneurs sont souvent très secrets. Cependant, ma chance a persisté. Des maisons de ventes aux enchères prestigieuses ainsi que certaines galeries internationales m’ont parfois aidée en me dirigeant vers des collectionneurs possédant des oeuvres de Basquiat que je cherchais, malgré l’interdiction de divulguer les transactions.


Maya Angelou à l'inauguration de Bill Clinton en1993 (photo libre de droit)
Maya Angelou à l'inauguration de Bill Clinton en1993 (photo libre de droit)

En effet, on pense souvent que j’ai d’abord découvert le poème de Dr. Angelou, puis que j’ai cherché une oeuvre d’artiste pour l’accompagner. Or, comme je viens de l’expliquer, j’ai fait exactement l’inverse.

SARA JANE BOYERS



Une fois ce défi surmonté, quel a été votre processus de création ?


Lorsque j’ai commencé à travailler sur la première ébauche graphique du livre, il n’y avait pas de scanner facilement accessible et les ordinateurs n’étaient pas aussi faciles à utiliser qu’aujourd’hui. Pour m’aider, j’avais donc composé une bibliothèque d’articles, de magazines, de livres et d’impressions d’illustrations de Basquiat. En puisant dans ce fonds, j’ai découpé les reproductions qui m’intéressaient et la sélection s’est opérée sur le grand sol de ma maison, sans qui rien n’aurait été possible. Cela a pris du temps, mais j’étais très heureuse que Jean-Michel Basquiat ait peint autant. Il était important de rester cohérent et fidèle au récit de Maya Angelou, mais souvent, même une image moins « fidèle » aux mots contenait suffisamment de « langage » pour faire sens dans le contexte.


L’art et le langage n’ont pas besoin d’être précis, lorsque les références qu’ils évoquent suffisent à éveiller l’imagination et la réflexion.


Comment s’est déroulée la publication ? Avez-vous rencontré des obstacles ou des critiques en cours de route ?


Une fois satisfaite du résultat, j’ai photographié les reproductions, je les ai découpées et je les ai associées au texte. Cela m’a permis de monter une première maquette. J’ai ensuite voyagé à New York pour rencontrer les représentants de Random House, la maison d’édition qui a publié le recueil And Still I Rise (1978) [Ndrl : Et pourtant je m’élève, trad. Santiago Artozqui, Seghers, 2022] de Dr Angelou, dont est issu le poème.

J’en ai aussi profité pour rencontrer le père de Basquiat, qui gérait sa succession et sa galerie d’art.


Grâce à mon expérience dans l’industrie musicale, j’ai pu négocier avec les maisons d’édition, les cabinets d’avocats, les galeries et d’autres institutions susceptibles de m’aider à obtenir les droits d’auteur des oeuvres de Basquiat et du poème de Maya Angelou. Chacune des personnes contactées a donné son accord. J’ai ensuite fait appel à une agente littéraire, la regrettée Loretta Barrett, qui m’a présentée à une petite maison d’édition new-yorkaise réputée pour la beauté de ses ouvrages, magnifiquement illustrés. On pouvait trouver dans son catalogue quelques livres pour enfants, dont plusieurs publiés d’abord en Europe.


Si une éventuelle critique du projet a été formulée, elle ne l’a été que dans mon esprit. Selon moi, ce n’est pas parce que Maya Angelou et Jean‑Michel Basquiat sont tous deux d’ascendance afro‑américaine, qu’ils devraient être perçus comme appartenant à la même sphère culturelle. J’ai toujours pris soin de mettre en évidence que mes choix étaient motivés par leurs apports respectifs au livre, qui s’intégraient parfaitement dans un ensemble littéraire.


Jean-Michel Basquiat en train de graffer © New York Beat Film LLC. Image: Edo Bertoglio. Courtesy: The Estate of Jean-Michel Basquiat
Jean-Michel Basquiat en train de graffer © New York Beat Film LLC. Image: Edo Bertoglio. Courtesy: The Estate of Jean-Michel Basquiat
Selon moi, ce n’est pas parce que Maya Angelou et Jean‑Michel Basquiat sont tous deux d’ascendance afro‑américaine, qu’ils devraient être perçus comme appartenant à la même sphère culturelle.

SARA JANE BOYERS


Maya Angelou est aujourd’hui une icône. Quel statut avait-elle à l’époque de la parution de Life Doesn’t Frighten Me ?


Même si l’oeuvre de Maya Angelou avait déjà captivé un vaste public plusieurs années auparavant, c’est grâce à l’écriture et à l’interprétation d’un poème poignant lors de l’investiture présidentielle de Bill Clinton en 1993 que ses mots ont atteint véritablement le public américain. Ses livres ont alors connu un succès fulgurant.


Il s’agit aussi d’une figure incontournable du mouvement pour les droits civiques aux États‑Unis, qui n’a cessé de prendre de l’ampleur depuis les années 1960. À ce titre, malgré la qualité exceptionnelle de son oeuvre, ses textes continuent de faire l’objet de débats animés aux États‑Unis, particulièrement sous la présente administration. En témoigne la censure récurrente de son autobiographie bouleversante, I Know Why The Caged Bird

Sings [Ndrl : Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage, trad. Christiane Besse, Livre de Poche, 2009] et de ses autres écrits dans les écoles.

Heureusement, on peut encore retrouver Dr Angelou dans les rayons des librairies, les salles de classe et les bibliothèques, mais aussi dans le coeur des gens.


Avez-vous eu des contacts avec elle à travers ce projet ?


Durant les années où j’ai travaillé sur ce livre, Maya Angelou était pleinement investie dans plusieurs nouveaux projets, notamment la préparation du poème inaugural pour l’investiture du président Clinton. Elle n’a malheureusement pas pu accorder de temps à cet album. Nous nous sommes brièvement rencontrées lors d’un événement organisé en son honneur. Elle m’a félicitée pour le livre et m’en a dédicacé un exemplaire.


Cela dit, bien des années plus tard, j’étais dans mon atelier un matin, tôt, lorsque j’ai reçu un appel de son assistante, qui m’a alors demandé si j'étais disponible pour un appel plus tard dans la journée. J’ai immédiatement appelé mon agent pour vérifier si j’avais commis une erreur…

À midi, Dr Angelou m’appelait pour me dire qu’elle avait toujours admiré mon travail sur Life Doesn’t Frighten Me et qu’elle souhaitait collaborer avec moi. Elle pensait sélectionner un poème déjà existant ou en écrire un nouveau, afin que je puisse confectionner un recueil similaire. Que pouvais-je faire d’autre sinon accepter ? J’ai commencé à parcourir ses écrits, mais hélas, quelques mois seulement après cet appel, elle nous a quittés.


Je garde précieusement en mémoire non seulement son oeuvre magnifique, mais aussi ce dernier compliment si touchant. Lorsque nous avons évoqué pour la première fois la possibilité d’adapter le livre, nous ne nous attendions pas à ce que ses thèmes résonnent autant avec l’actualité. Ses messages semblent plus pertinents et indispensables que jamais.


J’avais initialement imaginé ce projet pour les enfants afin de les accompagner à différentes étapes de leur vie. Mais j’ai finalement réalisé que les parents et les adultes en général pouvaient aussi apprécier cette histoire inspirante de résistance et d’émancipation.

SARA JANE BOYERS


Maya Angelou lit Life Doesn't Frighten Me

Avez-vouz un message que vous souhaiteriez partager avec les lecteur·ices francophones ?


J’avais initialement imaginé ce projet pour les enfants afin de les accompagner à différentes étapes de leur vie. Mais j’ai finalement réalisé que les parents et les adultes en général pouvaient aussi apprécier cette histoire inspirante de résistance et d’émancipation.


Je suis reconnaissante envers toutes les personnes qui, au fil des années, m’ont fait part de leurs témoignages sur la façon dont elles ont pu insuffler de l’espoir et du courage à des amis adultes ou à des personnes confrontées à des problèmes de santé graves, ou même à elles-mêmes.


Je tiens également à remercier celles et ceux qui ont acquis l’ouvrage et l’ont perçu comme une monographie à part entière.


Merci d’avoir partagé l’histoire derrière ce chef-d’oeuvre de la littérature jeunesse, et de la littérature tout court !



Écrivaine et éditrice californienne, photographe d’art, ancienne avocate dans l’industrie musicale et agente d’artistes, SARA JANE BOYERS est titulaire d’une licence de l’UCLA et d’un doctorat en droit de l’Université de Californie du Sud.


Le livre Life Doesn't Frighten Me, paru en 1993 pour la première fois a reçu de nombreuses récompenses, parmi lesquelles :

– A Publisher’s Weekly « Best Book » of the Year, 1993 ;

– AIGA « 50 Best-Designed Books » ;

– New York Public Library’s « Teen Reading List » ;

– American Library Association, « Best Books for Young Adults », 2007 ;

– Publisher’s Weekly « Contemporary Classics », 2007.


Sara Jane Boyers vit à Los Angeles.

Instagram : @sarajaneboyersphoto

 
 
 

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